C’est un dialogue de sourds qui dure depuis des années dans nos campagnes bretonnes. D’un côté, des associations de protection animale à bout de souffle ; de l’autre, des maires ruraux qui voient encore le chat comme un simple nuisible de ferme. Entre les deux, une prolifération féline incontrôlée et un cadre légal trop souvent piétiné. Enquête sur un dossier qui empoisonne les relations locales.
Par Didier LE BOZEC
À Châteauneuf-du-Faou, comme dans de nombreuses communes de Haute-Cornouaille, le paysage semble paisible. Pourtant, derrière les haies bocagères et dans les granges, une crise sanitaire et éthique couve. Le « chat libre », ce félin sans maître mais stérilisé et identifié, est au cœur d’une bataille idéologique entre une vision ancestrale de la ruralité et les obligations modernes de protection animale.
Le Maire, ce « premier magistrat » qui ignore la loi
Le constat dressé par les acteurs de terrain est sans appel : pour beaucoup d’élus ruraux, parler de gestion des chats revient à s’exprimer dans une langue étrangère. Pourtant, la loi est limpide. L’article L211-24 du Code rural stipule que chaque commune doit disposer d’une fourrière ou d’un service de gestion des animaux errants. Mieux encore, l’article L211-27 autorise les maires à mettre en place des campagnes de stérilisation.
« On nous ignore au mieux, on nous déteste au pire », confie un responsable associatif installé dans le secteur depuis six ans. À Leuhan ou dans les communes limitrophes, le silence est souvent la seule réponse aux courriers officiels. En refusant de s’impliquer, les maires se dédouanent d’une responsabilité qui leur incombe pourtant de plein droit. Pire, certains rejoignent la rhétorique d’une partie du monde de la chasse : le chat est un « nuisible » qu’il convient d’éliminer plutôt que de gérer.
La fausse liberté des nouveaux ruraux
Le problème ne vient pas uniquement des mairies. L’attrait pour la campagne a drainé une population de propriétaires de chats peu enclins à la responsabilité. On s’installe au vert, on prend un ou plusieurs chats pour « l’ambiance », mais on omet l’essentiel : la stérilisation.
En liberté totale, ces animaux non castrés se reproduisent à une vitesse géométrique. Un couple de chats peut engendrer, via sa descendance, plus de 20 000 individus en quatre ans. Ce n’est plus de la liberté, c’est de l’irresponsabilité. Ces animaux finissent par former des colonies de chats harets, malades, affamés, et sources de nuisances pour le voisinage, bouclant ainsi le cycle de la maltraitance animale.

Associations : Des boucs émissaires sans pouvoir
C’est ici que le bât blesse. Pour le citoyen lambda, l’association est le recours naturel. « On nous appelle dès qu’il y a un problème de prolifération, mais les gens ne comprennent pas que nous n’avons aucun pouvoir décisionnel », déplore-t-on sur le terrain.
Les associations de protection animale ne sont que des partenaires techniques. Sans une convention signée avec la mairie, elles ne peuvent intervenir légalement sur le domaine public pour trapper et stériliser. En l’absence de collaboration, l’association se retrouve dans une position impossible : elle porte la misère du monde sur ses épaules sans avoir les clefs du financement ou de l’autorisation administrative.
La médiatisation, l’arme du dernier recours
Quand le dialogue échoue, reste le bruit. La presse locale et la radio s’en font parfois l’écho, comme lors de cette affaire de « tueur de chats » qui avait défrayé la chronique il y a quelques années dans la région. Mais là encore, la réaction des élus est symptomatique : plutôt que de saisir l’occasion pour structurer une politique de stérilisation, ils se braquent. L’association qui dénonce devient « la méchante » qui ternit l’image de la commune.
L’impasse de l’euthanasie contre l’efficacité du scalpel
Certains maires et administrés croient encore que l’euthanasie est une solution. C’est une erreur scientifique majeure. La nature ayant horreur du vide, une colonie de chats éliminée est immédiatement remplacée par une nouvelle, tout aussi fertile.
La seule méthode ayant prouvé son efficacité est le CSR (Capture, Stérilisation, Relâcher). Un chat stérilisé protège son territoire, empêche l’intrusion de nouveaux arrivants et, surtout, cesse de se multiplier. C’est une solution pérenne, économique à long terme et humainement acceptable.
Le mot de la fin : Une collaboration urgente
Le dossier des chats libres à Châteauneuf-du-Faou et ses environs est le reflet d’une ruralité qui doit muer. Le chat ne peut plus être traité comme une variable d’ajustement ou un déchet ménager. Tant que les maires ruraux refuseront de s’asseoir à la table des négociations avec les associations, préférant le déni à l’action, la situation continuera de s’aggraver. Le respect de la loi n’est pas une option, et la souffrance animale ne s’arrête pas aux limites administratives d’une mairie.



